PETIT-DEJEUNER DU 1er AVRIL 2010, le compte rendu.
A partir de son dernier ouvrage « L’Europe et l’avenir du monde », Michel FOUCHER, géographe, diplomate, professeur à l’Ecole
Normale Supérieure, nous a fait part de ses réflexions sur la place et l’influence de l’Union Européenne dans le monde actuel.
L’Europe fédérale ne verra peut-être jamais le jour, sinon dans un avenir lointain.
L’affirmation de l’Europe instituée reste en effet un projet à long terme, retardé par plusieurs facteurs :
- L’absence d’assise géographique ;
- L’insularité du Royaume-Uni ;
- La résistance des électeurs ;
- Le vote à l’unanimité sur des questions telles que la
politique étrangère et de défense ;
- Les positions hétérogènes en matière de défense et de
diplomatie.
Chaque pays compte peu, l’Union Européenne aussi (cf. le sommet de Copenhague).
En préférant le « soft power », l’Europe manifeste un problème de relation à la puissance, qui l’empêche d’avoir une influence
déterminante dans un monde toujours dominé par le jeu des rapports de force.
Mais la construction européenne a toujours été « la fille de l’angoisse et des crises », comme l’écrit Tony JUDT. Ainsi, la
zone euro devrait sortir renforcée grâce à une politique économique plus disciplinée après la crise grecque.
Cette angoisse et ces crises ont conduit paradoxalement l'UE à adopter des valeurs paisibles, tranquilles, qui limitent son influence
dans le monde
On ne peut pas croire qu'avec ses seules valeurs, l'UE « instituée » puisse avoir une influence déterminante sur les affaires
du monde. Dans un article récent, Zaki LAIDI a écrit: «Au-delà de l'aversion à la guerre, l'aversion au risque serait-elle devenue l'identité politique de l'UE dans le
monde ?».
Or l'histoire nous montre que la paix perpétuelle est une utopie. On sait que, comme l’écrit Michel FOUCHER, « le monde a toujours
eu recours aux rapports de force pour régler les conflits entre des intérêts légitimes, souvent sur le mode de la confrontation ».
De Christian CASPER
Intervention de
Michel FOUCHER
Non au
déclinisme
L’Europe a été du bon côté de l’histoire dans les vingt dernières années :
- Modification favorable des rapports de force grâce au
départ pacifique de l’armée russe ;
- Extension dans l’espace de ses valeurs et de ses
références ;
- Intégration de nombreux états à l’Union
Européenne.
Pendant cette période, les trois principaux éléments intervenus dans le monde sont :
- La réorganisation démocratique de l’Europe ;
- L’affirmation de la puissance chinoise ;
- Le changement de perception de la puissance américaine
depuis le 11 septembre 2001.
Il faut rejeter le déclinisme et l’idée d’un basculement du monde au détriment de l’Europe. Mais l’Europe instituée a eu tendance à se concentrer sur elle-même :
- Elargissement ;
- Mise en place des nouvelles institutions (10 ans pour y
parvenir).
Le forum et l’arène
Il est temps de penser l’Union Européenne à l’échelle du monde. Car celui-ci se rappelle à nous (terrorisme, guerres dans lesquelles
l’Europe est impliquée, compétition des économies).
Deux figures caractérisent les rapports entre puissances dans le monde actuel :
- Le forum : figure du débat entre des cultures
différentes aboutissant au consensus par des compromis ;
Þ Par exemple entre la culture allemande de la stabilité et
le « laxisme » français.
- L’arène : figure du champ de bataille.
Þ Le monde connaît actuellement 6 guerres, 35 conflits
graves, 300 autres conflits. Les Etats-Unis ont 500 bases militaires.
Le système des relations à l’intérieur de l’Europe instituée et entre elle et le monde peut être représenté par quatre cercles
concentriques :
- Premier cercle : l’Europe des 27 : la figure du
forum s’applique et cela fonctionne ;
- Deuxième cercle : le voisinage de l’Union Européenne
(Maghreb, Turquie, Ukraine, …) : la figure du forum fonctionne encore ;
- Troisième cercle : l’arc de crise (Proche et
Moyen-Orient) : la figure de l’arène s’applique, le refus de la guerre place l’Europe en position de faiblesse ;
- Quatrième cercle : le reste du monde : la
figure de l’arène prédomine, notamment dans les pays émergents (Brésil, Chine, Inde, …) et en Russie. L’Europe y est perçue comme une puissance molle mais elle a l’expérience du
multilatéralisme.
L’Europe n’a pas d’épée et refuse la prise de risque. Elle ne
sait pas descendre dans l’arène. C’est moins la conséquence du vieillissement de la population que de l’absence de conscience de l’Union Européenne comme étant une partie du monde, d’un monde en
mouvement.
Ceci d’autant plus que l’UE n’est pas un état et ne le deviendra pas dans un avenir prévisible. Le fédéralisme n’est plus d’actualité.
En temps de crise, la nation redevient privilégiée.
La culture européenne du compromis : une référence pour le monde
L’Europe a un atout considérable : son expérience du multilatéralisme qui peut servir de référence pour d’autres instances ou
régions du monde. Par exemple le G20, aujourd’hui bien installé.
La question de la taxation des banques en est une illustration possible. Il s’agit d’obtenir que chaque pays mette en œuvre cette
taxation. Par contre l’usage des sommes collectées peut varier d’un pays à l’autre :
- Allemagne : fonds destiné à renflouer des états ou
des entreprises en difficulté ;
- Royaume-Uni : financement de programmes en faveur de
l’environnement ;
- France : réponse à des besoins de financement
immédiats.
La lancinante question de l’équilibre franco-allemand
Il y a un double décrochage de la France, institutionnel et économique.
Au plan institutionnel, la France pèse moins au Parlement Européen et au Conseil. Par exemple, elle a dû accepter le recours de la Grèce
au FMI, voulu par l’Allemagne.
Au plan économique, la France et l’Allemagne partagent un modèle commun, fondé sur le financement des entreprises par les banques à
hauteur de 2/3 de leur besoin, différent de celui des pays anglo-saxons (domination des actionnaires), des pays du Sud (capitalisme familial), de la Chine et de la Russie (contrôle public des
entreprises). Mais les schémas de développement de la France et de l’Allemagne sont très différents.
L’Allemagne peut équiper le monde émergent, grâce à la force de son industrie, de ses moyennes entreprises exportatrices. Les
exportations représentent 48 % du PIB. L’Allemagne a l’obsession de la stabilité et de l’euro fort.
La France est concentrée sur son marché intérieur, ses moyennes entreprises industrielles sont faibles. Les exportations représentent
seulement 26 % du PIB. La France perd des parts de marché dans la zone euro. Elle préfère un euro faible.
La France a dix à quinze ans de retard en matière de réformes économiques et sociales. L’âge de départ à la retraite est de 67 ans en
Allemagne.
Au final, le niveau de vie allemand dépasse celui de la France de 1 000 € / mois en moyenne.
La mise en œuvre d’un manuel commun de géographie pourrait contribuer à une meilleure compréhension mutuelle de l’enjeu représenté par
l’équilibre entre les deux pays.
Questions des
participants
Peut-on définir l’Europe
géographique ?
Il n’y a pas de réponse univoque. La géographie est une description du monde, mouvante, datée, subjective (carte mentale),
intentionnelle.
Quelle est la frontière de l’Europe à l’est ?
Il faut attendre Pierre le Grand (début du XVIIIème. siècle) pour que la Russie se pense en tant que puissance européenne. Son
conseiller Vassili Tatichtchev parle de l’Oural, non comme limite orientale de l’Europe, mais comme point de départ de la conquête de la Sibérie. C’est Diderot, dans l’Encyclopédie, qui transmet
en France l’idée d’une frontière à l’Oural. Or l’Encyclopédie est financée par Catherine II.
Quand de Gaulle parle de « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural », il envoie un message aux Russes, au moment où le dialogue
franco-allemand est renoué : la Russie doit redevenir une nation, se dégager de l’URSS.
Quelle est la frontière de l’Europe au sud ? Gibraltar ? Le Bosphore ?
Pour la Russie et la Turquie, il vaudrait mieux parler d’Eurasie que d’Europe.
Quid de l’intérêt de la Chine pour la gouvernance européenne, notamment en matière de prévention des conflits ?
La Chine, comme l’Inde, n’a pas encore de marché unique. Les territoires restent cloisonnés. Dans la culture chinoise, on envoie des
missions à l’étranger pour y chercher des réponses éventuelles aux problèmes internes.
N’y a-t-il pas un déficit de promotion de la citoyenneté européenne ?
Les sondages indiquent une conscience des valeurs communes aux Européens : liberté, tolérance, proximité entre nations. C’est
l’européanité, qui n’implique aucune urgence en matière de construction d’une Europe unie, au contraire de l’européisme.
Le changement d’échelle prendra des générations. Les élites devront d’abord être convaincues, ensuite viendra l’adhésion du reste de la
population.
A noter que le sentiment national est aujourd’hui chahuté par la montée d’un individualisme qui rejette l’état-nation au profit d’une
interconnexion directe et mondiale des personnes avec quelques instances de régulation plus ou moins contraignantes au niveau planétaire.
Comment l’Europe peut-elle être forte dans l’arène ? Faut-il garder le levier des états-nations ou adopter un front uni dans les grands dossiers internationaux ?
L’Union Européenne n’est pas un super-état. Il n’y aura pas de dépassement des états-nations. Ils doivent travailler ensemble à la
construction de positions communes, comme dans le domaine de l’énergie. Les défis internationaux les y obligent.
Pourquoi les media français sont-ils incapables d’expliquer la crise grecque à l’opinion et notamment la position de l’Allemagne, gardienne du temple européen ?
Malheureusement, la France ne s’intéresse actuellement qu’à la politique intérieure.
Les crises, comme la montée des autres puissances ne sont-elles pas facteur d’intégration ?
Il faut rechercher des positions communes plutôt que l’intégration des Etats. Pour cela, les chocs externes sont utiles. Concernant les
pays émergents, l’Allemagne et la France, par exemple, pèseront toujours plus à elles deux que la Chine qui restera durablement pauvre.
La France a un problème psychologique particulier à résoudre, une très grande angoisse de l’avenir. Le pouvoir politique devrait dire
qu’on va s’en sortir ensemble.
Comment le forum européen contribue-t-il à la réorganisation des superstructures du monde ?
L’atout de l’Europe et d’être un laboratoire du multilatéralisme dans un monde polycentrique. Elle sert de référence pour la réforme du
FMI, de l’ONU.
Au sommet de Copenhague, l’Europe a mal négocié, mais le sommet n’est pas un échec. Dans une perspective de long terme, l’Europe reste
au centre des initiatives en matière d’environnement.
Quel est l’état de l’engagement européen de l’Allemagne ?
Les souvenirs de la guerre et des pères fondateurs de l’Europe s’éloignent. Pour la nouvelle génération, l’Union Européenne est un
acquis qui ne fait plus rêver.
Angela Merkel est représentative de cet état d’esprit. La question des coûts et de l’utilité est au centre de sa vision de l’Europe. A
cet égard, la Grèce ne doit pas créer un précédent. Pour l’Allemagne, la solidarité entre pays européens ne peut pas être inconditionnelle.
La culture du compromis n’est-elle pas mal perçue en France ?
A cet égard, la France sous-investit dans le Parlement Européen, lieu privilégié du compromis et dont l’influence
s’accroît.
Le manque de visibilité de l’Europe dans le quatrième cercle n’est-il pas lié à l’absence de politique de défense commune ?
Non. L’Europe est très présente au Conseil de Sécurité, dans les opérations militaires internationales. Mais elle est trop dans le doute
et l’autocritique permanents.